Ces derniers jours, je regrettais de m'être inscrite. J'étais tendue, anxieuse, j'avais peur de ne pas y arriver, de faire un mauvais temps. Et surtout, je ne comprenais plus pourquoi je m'imposais cette course. Qu'est-ce que j'avais donc à me prouver?
À Paris, le matin de ce dimanche 7 mars est très froid pour la saison: -2 degrés, un vent mordant du nord-est: de 20 à 30 km/h, des rafales jusqu'à 60. Le "froid" ne me pose aucun problème, mais c'est le genre de vent qui me fait râler même quand il s'agit simplement de mes dix kilomètres habituels, alors pour 21... Heureusement qu'il y a ce tout ce soleil; c'est déjà ça. Dans ma petite thurne, c'est le déjeuner, l'habillage, l'installation des puces électroniques à nos chaussures et l'épinglage du dossard. Le tout dans avec une fébrilité croissante. Clo semble plus en contrôle que moi. Il faut dire qu'elle a l'habitude du sport de compétition, alors c'est mon tout premier trac causé par le sport.
Dès le quai du RER, d'autres coureurs attentent le train comme nous. À chaque station, d'autres s'ajoutent. Un train de coureurs en route vers le semi-marathon de Paris. Peu à peu, mon anxiété devient une excitation plus joyeuse.
Plus d'un kilomètre sépare la station de RER Château de Vincennes, où nous descendons, de l'édifice où nous pouvons laisser nos sacs en consigne. Habillées pour la course et non pour la marche, nous avons froid, d'autant plus que nous n'avions pas compris que les "t-shirts" de plastique qu'on nous a remis avec le dossard devaient précisément servir à nous protéger du vent avant le départ... nous les avions pris pour des imperméables, alors nous les avons laissés à l'ÉNS. L'entrée de l'édifice est mal indiquée, entrée et sortie se confondent; c'est la bousculade. Nous devons jouer des coudes pour nous frayer un chemin vers notre vestiaire.
Après la consigne, quelques étirements et un dernier passage aux toilettes, nous atteignons le sas juste à temps pour le départ de notre vague. Par précaution, nous nous sommes inscrites toutes les deux dans le groupe le plus lent, celui des coureurs qui visent un temps de 2h10 ou plus.
Ce départ sans vrai signal - nous ne faisons que suivre le meneur de vague - me déstabilise un peu, mais à l'approche du portail de départ, à partir duquel mon temps de parcours officiel sera calculé à l'aide du machin fixé à ma chaussure gauche, je suis au bord des larmes. Pas de tristesse, plutôt d'émotion, d'intensité. Nous sommes 27 000 à prendre ce départ!
Nous entamons la course sans trop nous presser, attentives à ne pas trébucher sur les coupe-vent de plastique que plusieurs coureurs balancent apparemment n'importe où après leur départ. Trois ou quatre kilomètres plus loin, je quitte Clo pour prendre ma vitesse confort. Tant pis si je dois ralentir pendant les derniers kilomètres. Je ne veux pas me défoncer inutilement, mais si je ne cours pas assez vite (c'est relatif, hein: je fais 11,2 km/h en moyenne au cours de la course), je me sens désagréablement lourde. Alors je prends à ma vitesse habituelle et puis tant pis pour la suite. Et là, je m'amuse vraiment. Ma musique - fidèle iPod! - m'entraîne et me colle le sourire au visage: de la trame sonore de Slumdog Millionaire à Mylène Farmer, en passant par Plastik Bertrand, Katerine, Les Trois Accords, Madonna, Feist, Louise Attaque, Violent Femmes, Survivor ("Eye of the Tiger", of course! mais au kilomètre 15, c'est presque dangereux), Yann Perreau, Les Breastfeeders, Jean Leloup , The Cure et j'en passe. Sans compter les spectateurs qui nous encouragent le long des rues, qui crient parfois mon prénom, inscrit sur mon dossard. Certains sont costumés; il y a aussi des pompiers postés sur et autour de leur camion, des petits orchestres qu'il fait plaisir d'entendre pendant quelques minutes, un groupe qui fait courir une tour Eiffel d'environ un mètre de hauteur, portée par l'un d'entre eux. Rue de Rivoli, je remarque une jolie robe dans la vitrine des Filles à la Vanille; il me faudra y retourner.
Aux kilomètres 5, 10 et 15, on distribue de l'eau et des quartiers d'orange. Je passe tout droit au premier poste de ravitaillement, mais aux deux suivants, j'attrape une bouteille, prends quelques gorgées en ralentissant un peu, puis balance le contenant dans une poubelle. Je n'ai pas l'habitude de boire sans m'arrêter; ça ne passe pas très bien.
Comme j'ai été un peu trop conservatrice dans l'estimation de ma vitesse au moment de m'inscrire, je passe l'essentiel de ma course à doubler d'autres coureurs. D'un côté, c'est excellent pour le moral; de l'autre, je gaspille pas mal de foulées, donc d'énergie et de temps, à louvoyer sur le parcours. Mais c'est une partie de la compétition, une autre partie de la course avec laquelle je dois apprendre à composer.
Finalement, le vent me dérange assez peu et il a l'avantage de sécher immédiatement la sueur. À part une crampe persistante au petit doigt gauche (!) et quelques pincements à la poitrine vers la fin (j'avoue qu'ils m'ont causé un brin d'inquiétude, mais mon pouls n'est pas si rapide, alors je m'y fais et ils finissent par disparaître), le tout se déroule sans douleur et dans la bonne humeur.
Sauf les derniers mètres.
Deux ou trois cent mètres avant la fin, je me sens encore plutôt énergique, alors je me lance dans un sprint. Mais environ trente mètres avant le fil d'arrivée, je dois stopper net. Comme tous ceux qui m'entourent. J'arrête immédiatement mon chrono; j'essaie de comprendre ce qui se passe. La rumeur me parvient : le retrait des puces électroniques a lieu juste derrière le portail d'arrivée, les bénévoles ne suffisent pas à la tâche et les coureurs doivent attendre. Un bouchon, avant même d'avoir terminé!
Entre cet arrêt brusque et le moment où j'ai réellement franchi le fil d'arrivée, il s'écoule une dizaine de minutes. Et je le traverse à vitesse de tortue, coincée au milieu d'une foule compacte et qui râle comme seule une foule parisienne sait râler (bon, je l'avoue: moi aussi, je râle). Nos chronos officiels n'auront donc que peu à voir avec nos temps réels de parcours. Mais surtout: pas de franchissement glorieux en hurlant. Pas de sentiment d'avoir tout donné jusqu'à la dernière seconde. Décevant. Très décevant.
Tout de même: une fois la fameuse puce remise, la médaille de participation reçue, Clo retrouvée tout près de la consigne, je suis extatique. Complètement droguée aux endorphines, j'ai encore envie de sauter partout. La satisfaction et la fierté sont immenses. Il me semble que la course s'est passée tellement vite! 1:54:38 - au moment où j'ai dû m'arrêter, du moins. Je suppose que j'aurais officiellement terminé juste au-dessous d'1h55, si j'avais pu courir jusqu'au fil d'arrivée.
1h55, c'était justement mon objectif secret, celui que j'avouais à peine à moi-même (sans parler des autres!), de peur de faillir. Je l'ai atteint; j'avoue que je suis maintenant assez tentée de le dépasser. Je l'avais lu dans le guide de course que Julien m'a offert pour Noël sans trop y croire: participer à ce genre d'événement créerait une dépendance. Je commence à être d'accord. J'ai envie de me réinscrire, dans d'autres villes - quelle chouette raison de voyager! -, surtout pour vivre à nouveau ce gros trip d'adrénaline et d'endorphines, et peut-être tenter de faire mieux.
Sur le chemin du retour, je me sens pour la première fois officiellement une coureuse, une vraie. Et après trois années de doctorat à sentir quotidiennement mon insuffisance, mon incompétence, mon imposture, ces sentiment d'accomplissement et de fierté me font le plus grand bien.
Merci, Clo, de m'avoir entraînée dans cette course et d'y avoir été avec moi; c'était tellement mieux à deux, c'était tellement agréable avec toi!

1 commentaire:
Oh, j'ai des frissons à me remémorer cette belle course! Des images me reviennent en tête: la foule qui prend le départ, le beau décor que nous offre la ville de Paris, ton sourire et ton énergie après la course, notre satisfaction d'avoir relevé ce défi! De beaux souvenirs que je garderai longtemps en mémoire! Merci à toi AH d'avoir embarqué dans mes idées folles!
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